La révolte des lapins

Il était une fois un papa qui avait deux petites filles : Marie-Bénédicte l'aînée et Anne-Lise, la plus jeune. Ces deux sœurs avaient pour compagnon de jeux, un caniche noir, de taille moyenne, qui répondait au nom de Flamby.

Chaque soir, alors que la plus âgée des deux sœurs terminait d'apprendre ses leçons, papa racontait une histoire à la plus jeune ; il connaissait un grand nombre de contes : Peau d’Âne, le Petit Poucet, Blanche-Neige et les sept nains ; tous ces merveilleux contes dont les enfants ne se lassent jamais.

Pourtant, un soir, Anne-Lise ne voulut pas entendre de conte. Depuis qu'elle avait vu à la télévision un reportage sur la chasse, une question la chagrinait. Après sa toilette du soir et s'être consciencieusement brossée les dents, elle se glissa sous sa couette moelleuse et attendit son papa.

Comme tous les soirs, celui-ci entra dans la chambre de sa fillette en disant : "Il était une fois...". Mais Anne-Lise ce soir-là l'interrompit et lui demanda :

- Les caniches, ça ne sait pas chasser ? Papa fut surpris par cette question.

- Pourquoi les caniches ne sauraient-ils pas chasser, ma chérie ? Tous les chiens savent chasser. Avant que les hommes les nourrissent, les chiens étaient bien obligés de chasser pour manger.

- Oui, mais les caniches, ils ne savent que jouer ; ils ne savent pas chasser. Flamby ne va pas à la chasse.

- Évidemment, je ne suis pas un chasseur, donc Flamby ne chasse pas. Mais je connais un chasseur qui chasse avec deux caniches blancs, de la taille de Flamby. Les caniches étaient utilisés comme chiens de chasse avant de devenir des chiens de compagnie.

- Oui, mais, insista la petite fille, Flamby ne chasse que les pommes de pin ! Il me les apporte pour que je les lance et il court après elles pour me les rapporter. C'est pas un chien de chasse.

Papa réfléchit un instant. Il fronça les sourcils et, très sérieux, s'asseyant sur la moquette, raconta à sa fille cet étonnant récit :

"Il était une fois des lapins qui avaient décidé de ne plus se laisser chasser par les hommes et leurs chiens. Ils en avaient assez d'être la cible de ces chasseurs, tueurs de lapins : flèches, collets, balles, pièges ! Tout était bon pour les transformer en civet ou autres recettes dont les hommes sont friands.

- Réunissons nos frères, dit un jeune lapin révolté, et expliquons notre plan.

Les lapins se rassemblèrent dans un immense pré, par un bel après-midi de printemps. Il en venait de tous les pays de la Terre pour écouter le chef de la révolte. Celui-ci, qui s'appelait Jeannot le Jeune, gravit une butte de terre et harangua la foule des lapins.

- Arrêtons les chasseurs ! Ne soyons plus leur souffre-douleur ! Défendons-nous ! Criait-il.

- Oui il a raison ! Hurla l'auditoire de lapins à l’unisson.

- Nous allons dévaster leurs champs et leurs jardins ! Manger tous leurs légumes ! Ne pas laisser une salade ni une carotte.

- Oui, bravo ! Il a bien parlé, s'écrièrent les lapins.

Pendant que Jeannot le Jeune s'égosillait, un vieux lapin, qu'une ancienne blessure à la cuisse droite faisait boiter, l'avait rejoint. Il voulut prendre la parole à son tour :

- Ne faites pas cela, leur vengeance sera à la hauteur de leur méchanceté ! Les hommes sont méchants ; ils ont des fusils et des chiens. Vous le savez bien !

- Hou ! Tais-toi le vieux ! Hurlèrent les lapins. Retourne dans ton terrier : C'est Jeannot le Jeune qui a raison ! Défendons-nous !

Ils se dispersèrent pour rentrer dans leurs pays. Le vieux lapin boiteux dont les oreilles avaient été trouées par des plombs, retourna chez lui, très inquiet.

Au cours des semaines qui suivirent le rassemblement international des lapins, les cultures, les champs, les jardins furent saccagés. Les salades et les carottes commencèrent à manquer.

Les ménagères du monde entier critiquèrent leurs maris :

- Vous vous donnez du mal à planter des légumes, à les arroser, à arracher les mauvaises herbes et des lapins fous détruisent vos plantations. Qu'attendez-vous pour réagir ? Ce sont les lapins qui se régalent. Nous n'avons plus de carottes pour faire la soupe et de salades pour égayer nos repas !

Les maris qui ne chassaient pas achetèrent des fusils et des cartouches. Ils rejoignirent les maris chasseurs qui leur apprirent à tirer sur les lapins. Très rapidement, ce fut un carnage. Les lapins furent décimés. Des familles entières disparurent, tuées par les hommes.

Jeannot le Jeune n'était plus aussi fier que lorsqu'il avait incité ses frères lapins à dévaster les jardins des hommes. Plusieurs membres de sa nombreuse famille avaient été victimes des cartouches meurtrières des chasseurs. Impossible de se cacher. Les chiens les reniflaient de loin et les obligeaient à fuir pour échapper à leurs crocs acérés. Mais les chasseurs étaient aux aguets, leurs fusils chargés. Les tirs étaient précis ; rarement un chasseur manquait sa cible. Alors, dépité, Jeannot le Jeune décida d'aller voir le vieux lapin boiteux aux oreilles trouées. Il profita d'une nuit sans lune pour prendre le chemin du terrier du vieux lapin.

- C'est un sage, j'aurai du l'écouter.

Chemin faisant, il préparait un discours pour faire amende honorable. Il était prêt à tout pour réparer son erreur. Il arriva enfin chez le lapin aux oreilles trouées.

- Je t'attendais, dit d'une voix grave le vieux lapin.

- Je te demande pardon ! Pleurnicha Jeannot le Jeune.

- Tu me demandes pardon ! S’emporta le vieux sage. Ce n'est pas à moi qu'il faut demander pardon ; c'est à tous les lapins qui par ta faute ont eu des morts dans leur famille, parmi leurs amis ! C'est à eux que tu dois réparation.

- Que dois-je faire, oh ! Vénérable sage ? Parle, j'obéirai.

- Tout d'abord, cesse tes jérémiades. Elles ne feront pas revenir nos morts. Tu dois partir immédiatement rencontrer Lapina, notre fée bien-aimée.

- J'y cours !

- Où cours-tu jeune écervelé ? Tu ne sais pas ou elle demeure ! Écoute et retiens tout ce que je vais te dire.

- J'écoute.

- Tu vois cette montagne de l'autre côté du pré ? Tu la franchiras. Derrière se trouve une vaste forêt. Tu te dirigeras continuellement vers l'est, là ou le soleil se lève. Tu arriveras à la lisière d'une clairière. Pour y entrer, tu avanceras de trois pas, la patte avant gauche en premier.

Quand tu auras fait ces trois pas, tu taperas trois fois sur le sol en disant : "Lapina ! Lapina ! Lapina !". Alors la fée t’apparaîtra. Tu lui raconteras nos malheurs. Son aide nous sera précieuse. Une dernière recommandation. Tu dois invoquer Lapina à midi plein, c'est-à-dire lorsque le soleil est au zénith, à la verticale dans le ciel. Les fées consultent de midi à minuit.

As-tu bien compris, Jeannot le Jeune ?

- Oui, et je n'oublierai aucune de tes paroles. J'en fais le serment.

Jeannot le Jeune détala en direction de la montagne. Il avait retrouvé force et vigueur. Sa course était impressionnante. Il escaladait les rochers abrupts, il dévalait les ravins profonds : aucun obstacle ne pouvait l'arrêter. Enfin, il vit l'orée de la forêt. A l'horizon, le soleil dardait ses premiers rayons. La forêt était dense ; Jeannot le Jeune courait entre les hauts troncs des arbres, sautait par-dessus les buissons. Il se dirigeait vers le soleil levant. Et, comme l'immense disque orangé, que dessinait le soleil, était visible dans sa totalité, Jeannot le Jeune se trouva à la lisière d'une vaste clairière circulaire. Il arrêta sa course effrénée, prenant soin de ne pas franchir la limite qui séparait la forêt de la clairière. Essoufflé, il se laissa tomber sur la mousse et les feuilles qui recouvraient le sol.

Jeannot le Jeune se rendit compte qu'il avait faim et soif. Il lui sembla entendre le clapotis d'une source. A quelques pas, juste derrière un gros rocher, il trouva une eau fraîche qui sortait de terre. Des pieds de menthe et d'autres plantes odoriférantes poussaient autour de cette source. Jeannot le Jeune fit un festin de plantes succulentes. L'eau claire le désaltéra. Complètement revigoré, il était prêt à rencontrer la fée Lapina et à implorer son aide.

Le soleil continuait sa course dans le ciel, éclairant et réchauffant la clairière où Jeannot le Jeune avait rendez-vous avec cette mystérieuse fée.

Au moment indiqué par le vieux lapin boiteux aux oreilles trouées, c'est-à-dire lorsque le soleil fut juste à l'aplomb de sa tête et que les ombres furent les plus courtes, Jeannot le Jeune avança la patte avant gauche dans la clairière. Il fit les trois pas comme le lui avait dit le vieux sage. Puis il frappa trois fois le sol en invoquant trois fois le nom de la fée :

- Lapina ! Lapina ! Lapina !

Une espèce de nuée formée de paillettes dorées apparut au centre de la clairière. La nuée scintillait sous les rayons du soleil. Jeannot le Jeune restait pétrifié : La fée allait lui apparaître.

Des paillettes d'argent se mêlèrent aux paillettes d'or ; la nuée avança vers le lapin qui n'en croyait pas ses yeux. Une spirale se forma, tournoya rapidement sur elle-même dans un bruit feutré. Un éclair aveuglant jaillit de la nuée. Ébloui par une telle luminosité, notre lapin ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il vit une jeune personne flottant au-dessus du sol. Elle était habillée d'une robe diaphane moulant son corps. Elle tenait dans sa main gauche une baguette argentée surmontée d'une étoile dorée.

- Lapina ? Questionna bêtement Jeannot le Jeune.

- Je suis la fée Lapina. Et toi, tu es le jeune lapin écervelé qui a mis son peuple en danger.

- Bonne fée, je suis désespéré. Je dois sauver mes frères. Dis-moi comment arrêter ce massacre qui aboutira à l'extermination des miens.

- Seule une formule magique pourra vous sauver. Tu l'apprendras par cœur et tu l'enseigneras à tous les lapins de la Terre. Pour que cette formule magique agisse, il faut la prononcer à haute voix. Pour la communiquer entre vous, vous devrez la dire de bouche à oreille à voix basse. As-tu compris ?

- Oui, fée Lapina. Communique-moi vite ces paroles magiques, je t'en supplie.

- Jeannot le Jeune, ton impatience n'a d'égal que ta bêtise. Répète ce que je viens de dire.

Le lapin répéta fidèlement l'enseignement de la fée.

- Bien ! Maintenant, approche. Je vais te communiquer la formule magique.

Jeannot le Jeune approcha de la fée qui, à voix basse, lui dit à l'oreille ces mots :

- Cache lapin, pomme de pin !

- C'est la formule magique ? Demanda Jeannot le Jeune, très surpris.

- Que veux tu que cela soit ? Dès qu'un lapin prononce cette phrase à haute voix, il se transforme en pomme de pin.

- En pomme de pin ?

- Oui, ainsi il se confond avec les autres pommes de pin qui sont sur le sol et les chasseurs ne voient plus de lapins. Ils ne vous tireront plus dessus. Dès que la nuit arrive, vous redevenez des lapins.

- Ah ! S’écria Jeannot le Jeune, la nuit, les hommes ne chassent pas ! J'ai compris : le jour nous nous camouflons en pomme de pin et la nuit, le danger écarté, nous redevenons lapin.

- Exactement. Maintenant cours transmettre à voix basse et de bouche à oreille cette formule magique. Dépêche-toi !

La fée disparut comme elle était arrivée, dans une nuée éblouissante de paillettes d'or et d'argent.

Jeannot le Jeune but une dernière lampée d'eau fraîche à la source limpide, croqua quelques feuilles parfumées afin de se donner des forces pour le voyage du retour. Tout comme à l'aller, il franchit les obstacles qui se trouvaient sur sa route. Au petit matin, il arriva devant le terrier du vieux lapin boiteux aux oreilles trouées.

- Vénérable sage, cria Jeannot le Jeune, j'ai vu la fée ! Le vieux lapin sortit rejoindre le lapereau.

- Que t'a-t-elle conseillé ?

- Elle m'a donné une formule magique pour que, pendant la journée, nous puissions nous transformer en pomme de pin !

- Génial ! S’exclama le boiteux.

Jeannot le Jeune dit à voix basse à l'oreille de son aîné la mystérieuse formule.

- Cache lapin, pomme de pin.

Les deux amis parcoururent les prés, les forêts et les montagnes. Bientôt tous les lapins de la Terre connurent la formule magique de la fée Lapina. Elle fut transmise de parents à enfants.

Dès qu'un danger apparaît, les lapins se transforment en pomme de pin. Les hommes ne distinguent pas une vraie pomme de pin d'un lapin camouflé en pomme de pin. En revanche, les chiens, eux, lorsqu'ils sentent une pomme de pin, ils savent si c'est une vraie pomme de pin ou un lapin qui s'est transformé pour échapper à un danger. Si le chien reconnaît l'odeur du lapin, il t'apporte la pomme de pin. Jamais il ne t'apporte une vraie pomme de pin.

- C'est vrai, dit Anne-Lise. Flamby sent toujours plusieurs pommes de pin avant de m'en apporter une. Il doit m'apporter un lapin transformé en pomme de pin !

- Donc, reprit papa, Flamby est un chien de chasse puisqu'il attrape des lapins transformés en pomme de pin.

Anne-Lise sourit à son papa ; ils se firent de grosses bises, et très rapidement la fillette sombra dans le sommeil.

Le lendemain fut une journée comme les autres journées : les enfants allèrent à l'école maman et papa allèrent travailler. Lorsqu'en fin d’après-midi, papa rentra de son travail, il eut envie de boire une bière bien fraîche. Il alla dans la cuisine pour ouvrir le réfrigérateur. Il vit un cageot recouvert d'une planche sur laquelle était posée une grosse pierre.

- Qu'est-ce que c'est ? S'étonna-t-il.

- C'est une pomme de pin que Flamby a apportée à Anne-Lise. Elle l'a mise dans un cageot pour que cette nuit un lapin apparaisse... Je n'ai rien compris à son histoire, dit maman. Mais ça lui fait plaisir...

Papa ne but pas sa bière. Il enfila sa veste.

- Je reviens tout de suite, je vais quartier Tartugue chez Jean-Claude Lohé.

Maman ne posa pas de question. Elle était habituée depuis longtemps aux facéties de son mari et de ses filles.

Le quartier Tartugue n'était pas très loin. Papa s'y rendit en quelques minutes. Il frappa à la porte de la maison de la famille Lohé. Jean-Claude lui ouvrit.

- Bonsoir, je viens vous acheter votre plus beau lapin, dit papa.

- Ils sont tous beaux mes lapins !

- Certes, mais je suis persuadé qu'il y en a un plus beau que tous les autres.

- Venez, on va les examiner.

Jean-Claude et papa allèrent dans le clapier pour comparer les lapins.

- Tenez, celui-là, c'est le plus beau, je vous l'achète.

- Vous allez faire un bon civet.

- Non, non ! Ce n'est pas pour le manger !

Papa paya pendant que Jean-Claude attrapait le lapin par ses grandes oreilles et le glissait dans un sac de pommes de terre.

De retour à la maison, papa laissa le lapin dans le coffre de la voiture. Il attendit que ses filles soient dans la salle de bains pour la toilette du soir. Alors, il sortit le lapin du sac et le mit dans le cageot à la place de la pomme de pin. Puis, il prit un journal et s'installa confortablement dans un fauteuil, une bière fraîche à portée de main.

Les toilettes terminées, la sœur aînée alla dans sa chambre finir ses devoirs. Anne-Lise, mine de rien, vint à la cuisine.

- Que fais tu, ma chérie ? Demanda papa.

- Je viens voir si la pomme de pin que Flamby m'a apportée est redevenue un lapin. La nuit est tombée maintenant.

Elle s'avança vers le cageot.

- Papa ! Papa ! Viens vite ! Le cageot a bougé !

-Ah ! Ah ! Le lapin est là ! J'arrive !

Papa souleva le gros caillou ; il enleva la planche qui recouvrait le cageot. Le magnifique lapin fit un bond et se retrouva sur le carrelage de la cuisine devant Anne-Lise. Elle ne fut pas même surprise. Simplement elle dit :

- C'est un bon chien de chasse notre Flamby ! Il a attrapé une belle pomme de pin-lapin !

Depuis, chez Anne-Lise, il est interdit d'utiliser des pommes de pin pour allumer le barbecue ou le feu dans la cheminée... On a bien trop peur de faire griller un lapin !

 René-Pierre AMSELLE

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